La rupture conventionnelle est aujourd'hui le mode de rupture du contrat de travail le plus plébiscité en France après la démission. Depuis sa création par la loi du 25 juin 2008, elle offre une solution de sortie par le dialogue entre employeur et salarié, permettant de quitter son poste tout en conservant le droit aux allocations chômage. En 2026, plus de 500 000 ruptures conventionnelles individuelles sont homologuées chaque année. Pourtant, la procédure reste mal connue, les droits sont souvent mal évalués, et les pièges sont nombreux. Ce guide complet vous explique la procédure pas à pas, comment calculer votre indemnité, et les erreurs à absolument éviter.

Qu'est-ce que la Rupture Conventionnelle ?

La rupture conventionnelle est un mode de rupture amiable du contrat de travail à durée indéterminée (CDI), conclu d'un commun accord entre l'employeur et le salarié. Ni une démission, ni un licenciement, elle est une troisième voie qui permet aux deux parties de se séparer sereinement, sans avoir à justifier d'un motif, et sans contentieux aux prud'hommes.

Points essentiels :

  • Réservée aux CDI uniquement — impossible sur un CDD ou un contrat d'apprentissage
  • Le salarié conserve ses droits à l'assurance chômage (ARE)
  • Elle nécessite l'accord exprès des deux parties — ni l'employeur ni le salarié ne peut l'imposer à l'autre
  • Elle ne dispense pas du versement d'une indemnité spécifique à la charge de l'employeur
  • Elle est soumise à homologation administrative obligatoire par la DREETS (Direction Régionale de l'Économie, de l'Emploi, du Travail et des Solidarités)

La Procédure de Rupture Conventionnelle Individuelle : Étape par Étape

Étape 1 : La ou les réunions préalables

La procédure débute par la tenue d'au moins un entretien entre l'employeur et le salarié. Cet entretien est obligatoire — sans lui, la convention peut être annulée. Son but : discuter librement des conditions de la rupture (date de fin, montant de l'indemnité, éventuelles modalités particulières). Aucune convocation formelle n'est légalement requise (contrairement à l'entretien préalable au licenciement), mais une invitation écrite est fortement recommandée pour constituer une preuve.

Chaque partie peut se faire assister lors de cet entretien. Le salarié peut être assisté par un représentant du personnel de l'entreprise, ou par un conseiller du salarié (liste disponible en DREETS ou DDT) s'il n'y a pas d'institution représentative du personnel. Si le salarié se fait assister, l'employeur peut également être assisté (mais uniquement si le salarié l'est aussi, et uniquement par une personne appartenant à l'entreprise ou à une organisation d'employeurs).

Étape 2 : La signature de la convention

Une fois les conditions négociées, l'employeur et le salarié signent le formulaire officiel de rupture conventionnelle. Depuis 2022, la procédure se fait via la plateforme en ligne TéléRC (telerc.travail.gouv.fr), qui remplace progressivement le formulaire papier CERFA. La convention mentionne notamment :

  • La date de fin du contrat de travail (postérieure au délai légal de rétractation)
  • Le montant de l'indemnité spécifique de rupture conventionnelle (ISRC)
  • Les conditions éventuelles de départ (remise de matériel, solde de tout compte)

Étape 3 : Le délai de rétractation de 15 jours calendaires

Après la signature, chacune des parties dispose d'un délai de 15 jours calendaires (jours de week-end et jours fériés compris) pour se rétracter. Ce délai court à compter du lendemain de la signature. La rétractation se fait par lettre recommandée avec accusé de réception ou remise en main propre contre récépissé. Elle n'a pas à être motivée. Ce délai de réflexion est un droit fondamental : ne vous laissez pas presser de le raccourcir.

Étape 4 : L'envoi à la DREETS pour homologation

À l'issue du délai de rétractation (si aucune des parties n'a rétracté), la convention est transmise à la DREETS via TéléRC. La DREETS dispose alors de 15 jours ouvrables pour instruire le dossier et notifier un éventuel refus d'homologation. Passé ce délai sans refus notifié, l'homologation est réputée accordée (silence vaut acceptation).

La DREETS vérifie notamment que le salarié n'a pas été victime de vice du consentement (pression, erreur, dol), que les délais légaux ont été respectés, et que l'indemnité n'est pas inférieure au minimum légal.

Étape 5 : La fin du contrat de travail

Le contrat prend fin à la date convenue dans la convention, qui ne peut pas être antérieure au lendemain de l'homologation (ou du silence de la DREETS valant accord). Il n'y a pas de préavis dans la rupture conventionnelle — la date de fin est librement négociée. L'employeur établit alors le solde de tout compte, le certificat de travail et l'attestation France Travail (ex-Pôle Emploi), nécessaire pour percevoir les allocations chômage.

Récapitulatif du calendrier minimal

Étape Durée minimale
Entretien(s) préalable(s) Pas de délai légal minimum
Signature → délai de rétractation 15 jours calendaires
Envoi DREETS → homologation 15 jours ouvrables
Homologation → fin du contrat Le lendemain au plus tôt
Durée totale minimum Environ 5 à 6 semaines

L'Indemnité Spécifique de Rupture Conventionnelle : Calcul Précis

L'indemnité spécifique de rupture conventionnelle (ISRC) est obligatoire et ne peut pas être inférieure au minimum légal. Elle peut être supérieure si les deux parties se mettent d'accord, ou si la convention collective applicable prévoit un montant plus favorable.

Le montant minimum légal

Depuis juillet 2023, le barème légal de l'ISRC est le suivant :

  • 1/4 de mois de salaire par année d'ancienneté pour les années jusqu'à 10 ans
  • 1/3 de mois de salaire par année d'ancienneté au-delà de 10 ans

Note : ce barème est identique à celui de l'indemnité légale de licenciement depuis juillet 2023.

Le salaire de référence

Le salaire pris en compte est le plus favorable des deux bases suivantes :

  • 1/12 de la rémunération brute totale des 12 derniers mois (primes incluses, à l'exclusion des notes de frais)
  • 1/3 de la rémunération brute totale des 3 derniers mois (en proratisant les primes annuelles)

Exemples de calcul

Cas 1 : salarié avec 6 ans d'ancienneté, salaire mensuel brut moyen 2 800 €
ISRC min = 6 × (1/4 × 2 800) = 6 × 700 = 4 200 €

Cas 2 : salarié avec 14 ans d'ancienneté, salaire mensuel brut moyen 3 500 €
ISRC min = (10 × 1/4 × 3 500) + (4 × 1/3 × 3 500) = 8 750 + 4 667 = 13 417 €

Important : vérifiez toujours votre convention collective. Certaines CCN (Convention Collective Nationale) prévoient des indemnités conventionnelles de licenciement plus favorables, qui constituent alors le plancher de votre ISRC.

Régime Fiscal et Social de l'Indemnité

Exonération d'impôt sur le revenu

L'ISRC est exonérée d'impôt sur le revenu (IR) dans la limite du montant le plus élevé entre :

  • L'indemnité légale ou conventionnelle de licenciement applicable dans votre situation
  • Deux fois votre rémunération annuelle brute (plafonnée à 6 fois le Plafond Annuel de la Sécurité Sociale, soit environ 6 × 47 100 € ≈ 282 600 € en 2026)

Dans la très grande majorité des cas pratiques, l'ISRC est entièrement exonérée d'IR, les limites d'exonération étant très au-dessus des montants courants.

Exonération de cotisations sociales

La fraction de l'ISRC exonérée d'IR est également exonérée de cotisations sociales salariales et patronales. En revanche, elle est soumise au forfait social de 20 % (à la charge de l'employeur) pour la part excédant l'indemnité légale ou conventionnelle de licenciement. La fraction exonérée d'IR et exonérée de cotisations sociales reste soumise à la CSG/CRDS (au taux réduit de 6,2 % hors PS ordinaires) pour la part dépassant l'indemnité légale.

L'accès aux allocations chômage (ARE)

La rupture conventionnelle ouvre droit aux allocations chômage dès l'inscription à France Travail. Conditions d'éligibilité principales : avoir été salarié pendant au moins 130 jours (6 mois) au cours des 24 derniers mois (ou 36 mois si vous avez 53 ans ou plus). Le montant de l'allocation est environ 57 % de votre salaire journalier de référence, avec un plancher et un plafond. Un délai de carence (délai d'attente) s'applique avant le premier versement : 7 jours de carence incompressibles + un différé d'indemnisation lié au montant de l'indemnité de départ (limité à 150 jours ou 75 jours selon les cas).

Rupture Conventionnelle vs Démission vs Licenciement

Critère Démission Licenciement Rupture conventionnelle
À l'initiative de Salarié seul Employeur seul Accord des deux
Préavis obligatoire Oui Oui (sauf faute grave) Non (date négociée)
Indemnité obligatoire Non Oui (si ancienneté ≥ 8 mois) Oui (ISRC)
Droit au chômage Non (sauf démission légitime) Oui Oui
Homologation requise Non Non Oui (DREETS)
Risque de contentieux Faible Élevé (prud'hommes) Faible (si procédure respectée)

La Rupture Conventionnelle Collective (RCC)

La rupture conventionnelle collective, introduite par la loi Avenir professionnel du 5 septembre 2018, permet à une entreprise de proposer des départs volontaires à un nombre déterminé de salariés, dans le cadre d'un accord collectif négocié avec les organisations syndicales représentatives. Elle diffère fondamentalement du Plan de Sauvegarde de l'Emploi (PSE) en ce qu'elle n'est pas déclenchée par des difficultés économiques mais par une volonté de restructuration ou de transformation proactive.

Les salariés qui rejoignent volontairement la RCC perçoivent une indemnité négociée dans l'accord collectif (souvent plus favorable que l'ISRC individuelle), ainsi que des mesures d'accompagnement (congé de reclassement, bilan de compétences, formation). Ils conservent leurs droits au chômage.

Cas des Salariés Protégés

Les salariés protégés (délégués syndicaux, membres du CSE, représentants du personnel...) peuvent conclure une rupture conventionnelle, mais la procédure est différente. Au lieu de l'homologation par la DREETS, la convention doit être soumise à l'autorisation de l'Inspecteur du Travail compétent, qui vérifie notamment que la rupture n'est pas liée au mandat du salarié. Ce contrôle est plus approfondi et le délai d'instruction est de 2 mois.

Les Pièges à Absolument Éviter

1. Signer sous pression

La rupture conventionnelle doit résulter d'un accord libre et éclairé. Si l'employeur exerce une pression (menaces, harcèlement, manipulation) pour vous amener à signer, la convention peut être annulée aux prud'hommes pour vice du consentement. N'hésitez pas à prendre le temps de réfléchir et à utiliser le délai de rétractation de 15 jours si vous avez des doutes.

2. Ne pas vérifier l'indemnité minimale due

Certains employeurs proposent une indemnité inférieure au minimum légal, notamment en oubliant de prendre en compte les primes dans le salaire de référence, ou en se trompant dans le calcul de l'ancienneté. Calculez vous-même votre indemnité minimale, en incluant toutes les primes dans la base de calcul.

3. Oublier l'impact sur le solde de tout compte

Le solde de tout compte comprend l'indemnité de rupture conventionnelle, mais aussi les congés payés non pris (indemnité compensatrice), les heures supplémentaires non récupérées, et les primes proratisées. Faites le compte complet avant de signer.

4. Méconnaître la clause de non-concurrence

Si votre contrat de travail contient une clause de non-concurrence, elle reste applicable après une rupture conventionnelle, sauf si l'employeur renonce expressément à la lever. Une clause de non-concurrence non levée vous contraint dans votre futur emploi tout en ouvrant droit à une contrepartie financière mensuelle. Négociez la levée dans la convention si la clause vous handicape.

5. Confondre les délais (15 jours calendaires vs 15 jours ouvrables)

Le délai de rétractation est de 15 jours calendaires (tous les jours comptent). Le délai d'homologation de la DREETS est de 15 jours ouvrables (jours travaillés, du lundi au samedi hors jours fériés). Ne confondez pas les deux — une erreur sur ces délais peut invalider la convention.

6. Sous-estimer l'impact psychologique

La rupture conventionnelle peut paraître "facile" mais elle reste une transition professionnelle majeure. Avant de signer, assurez-vous d'avoir une perspective claire : projet professionnel défini, contacts actifs, idéalement une période de chômage courte grâce à un autre poste identifié ou à une formation. Percevoir le chômage sans projet est le piège le plus insidieux.

Questions Fréquentes

Peut-on faire une rupture conventionnelle en étant en arrêt maladie ? Oui, sauf pendant les périodes de suspension du contrat liées à un accident du travail ou une maladie professionnelle. Pour un arrêt de droit commun, la RC est possible mais doit résulter d'un consentement réel (le salarié doit être en état de comprendre et vouloir la rupture).

Peut-on faire une RC pendant un congé maternité ou de paternité ? Oui, mais le consentement sera scruté de très près par la DREETS. En pratique, les juges annulent souvent les RC signées pendant ces périodes si le salarié n'a pas bénéficié du temps nécessaire pour prendre sa décision librement.

La RC est-elle possible à tout âge ? Oui, y compris pour les salariés proches de la retraite. Attention : si vous avez l'âge de liquider votre retraite à taux plein, un versement spécifique complémentaire peut être dû par l'employeur au titre de la mise à la retraite d'office. Vérifiez ce point.

Conclusion

La rupture conventionnelle est une solution élégante pour mettre fin à une relation de travail qui ne convient plus à l'une des parties, tout en protégeant les droits du salarié. Mais elle n'est jamais "gratuite" ni "neutre" : elle implique des calculs d'indemnité, des délais à respecter scrupuleusement, et des droits à connaître pour ne pas se retrouver lésé. Si vous envisagez une rupture conventionnelle, faites-vous accompagner par un conseiller du salarié (service gratuit, liste disponible en mairie ou à la DREETS) ou par un avocat en droit du travail avant de signer la convention.