La soprano roumaine Ileana Cotrubas est morte à Vienne, vendredi 20 août, à l'âge de 87 ans. La première scène lyrique de sa patrie d'adoption, l'Opéra d'Etat de Vienne, a hissé un drapeau noir en signe de deuil et lui a rendu hommage sur son site en assurant qu'avec cette cantatrice au caractère bien trempé « même les phrases les plus simples devenaient une expérience profonde ». Considérée par beaucoup comme la meilleure Mimi et la meilleure Violetta de son époque, elle s'était retirée de la scène en 1990.
Une enfance roumaine bercée par le chant
Elena Cotrubas naît le 9 juin 1939 à Galati, en Roumanie. Son père, fonctionnaire au ministère de l'agriculture, chante aussi le ténor dans un chœur amateur. Initiée très tôt à la musique, la petite fille, désormais prénommée Ileana, intègre à l'âge de 9 ans le chœur d'enfants de l'Opéra national de Bucarest et de la Radio Télévision roumaine. La famille s'installe à Bucarest en 1952 et, après un premier échec au conservatoire local, la jeune Ileana est admise dans une institution destinée aux talents précoces de la musique, où elle étudie le violon, le piano, le chant, la direction d'orchestre et le jeu d'acteur. Elle poursuit sa formation au Conservatoire Ciprian Porumbescu de Bucarest.
Une consécration internationale précoce
Elle fait ses débuts sur scène à l'Opéra de Bucarest en 1964, dans le rôle de l'enfant Yniold de l'opéra Pelléas et Mélisande de Debussy, alors qu'elle poursuit encore ses études. La même année, elle remporte le prix Enescu à Bucarest, puis en 1965 le premier prix d'opéra, de lied et d'oratorio au Concours international de chant de Bois le Duc, aux Pays Bas. En 1966, elle décroche le prestigieux concours international de l'ARD à Munich, qui lui ouvre les portes des plus grandes scènes du monde. Dès 1969, elle fait ses débuts britanniques au Festival de Glyndebourne dans le rôle de Mélisande, puis à l'Opéra de Vienne dans La Flûte enchantée de Mozart, une prestation qui lui vaut une reconnaissance internationale immédiate. Elle signe un contrat de trois ans avec la maison viennoise dès 1970 et fait ses débuts au Royal Opera House de Londres en 1971, dans le rôle de Tatiana d'Eugène Onéguine de Tchaïkovski.
Le miracle de la Scala en 1975
Son véritable coup d'éclat survient le 7 janvier 1975. Ce soir là, elle remplace au pied levé Mirella Freni à la Scala de Milan dans le rôle de Mimi de La Bohème de Puccini, sur la suggestion de Luciano Pavarotti. Elle doit s'envoler en urgence depuis son domicile du Kent, en Angleterre, et arrive seulement quinze minutes avant le lever de rideau. Son interprétation, jugée intime, tendre et vocalement raffinée par la critique, est acclamée par le public et les observateurs du monde entier, propulsant sa carrière au sommet de l'art lyrique international. L'année suivante, elle incarne le rôle titre de La Traviata à l'Opéra de Bavière, aux côtés de Placido Domingo dans le rôle d'Alfredo et sous la direction de Carlos Kleiber, une collaboration qui donnera naissance à l'un des enregistrements les plus célébrés de l'œuvre de Verdi.
Une carrière new-yorkaise marquante
Ileana Cotrubas fait ses débuts au Metropolitan Opera de New York le 23 mars 1977 dans le rôle de Mimi, aux côtés de José Carreras et Renata Scotto. Elle y apparaît ensuite dans le rôle de Gilda pour une représentation télévisée de Rigoletto en novembre de la même année, puis à nouveau dans le rôle de Violetta pour une captation de La Traviata diffusée en mars 1981. Elle chantera au total trois autres rôles au Met, dont Ilia dans Idomeneo de Mozart, à l'occasion de la création américaine de l'œuvre, ainsi que Tatiana et Micaela, ce dernier rôle marquant sa dernière apparition avec la compagnie new-yorkaise le 26 mars 1987. Elle se produit également sur les plus grandes scènes espagnoles, au Teatro de la Zarzuela de Madrid puis au Liceu de Barcelone, dans des rôles aussi variés que Mimi, Susanna, Nedda ou Desdemona.
Une exigence artistique intransigeante
Réputée pour être très exigeante, aussi bien envers elle même qu'envers les metteurs en scène et ses partenaires, Ileana Cotrubas revendiquait une indépendance artistique totale et n'hésitait pas à quitter une production lorsqu'elle refusait la vision d'un metteur en scène, comme ce fut le cas pour Eugène Onéguine à Vienne en 1973 puis pour Don Pasquale au Met en 1980. En 1987, elle profite même du salut final d'une représentation de La Traviata pour présenter ses excuses au public, estimant que la mise en scène qu'elle venait d'incarner était indigne de l'œuvre. Elle publiera en 1998 une autobiographie intitulée Opernwahrheiten (« Vérités d'opéra »), dans laquelle elle critique vivement les dérives du Regietheater, ce courant de mise en scène qui privilégie l'interprétation du metteur en scène au détriment de la partition originale.
Une seconde vie consacrée à la transmission
Après avoir mis un terme à sa carrière de chanteuse en 1990, Ileana Cotrubas se consacre à l'enseignement, donnant des masterclasses aux Etats Unis dès la fin des années 1970 puis dans de nombreux autres pays. Elle enseigne notamment à l'école supérieure de musique Reina Sofia de Madrid en 1999, puis à Saint Sébastien en 2003. Parmi ses élèves les plus marquantes figure la soprano française Gaëlle Arquez, qui lui rend hommage en évoquant « une femme d'une rareté intense », capable d'exiger « la vérité, l'engagement et une honnêteté absolue ». Installée à Vienne avec son mari, le chef d'orchestre et critique berlinois Manfred Ramin, qu'elle avait épousé en 1972, elle avait reçu en 1981 le titre honorifique de Kammersängerin, puis en 1991 le statut de membre d'honneur de l'Opéra de Vienne, avant de recevoir en 2000 l'Ordre de l'Etoile de Roumanie.
Une discographie qui a traversé les générations
Le legs discographique d'Ileana Cotrubas reste considérable et continue d'être régulièrement réédité par les grands labels internationaux. On lui doit notamment un enregistrement de studio de La Traviata gravé en 1977 pour Deutsche Grammophon aux côtés de Placido Domingo et Sherrill Milnes sous la baguette de Carlos Kleiber, une référence toujours citée par les mélomanes, ainsi qu'une captation légendaire de La Bohème donnée à la Scala de Milan en 1979 avec Luciano Pavarotti. Elle a également marqué de son empreinte des œuvres moins courues du grand répertoire, comme Rinaldo de Haendel, Béatrice et Bénédict de Berlioz sous la direction de Daniel Barenboim, ou encore Manon de Massenet aux côtés du ténor Alfredo Kraus. Sa collaboration avec le chef Herbert von Karajan sur Les Noces de Figaro de Mozart, dans le rôle de Susanna, figure elle aussi parmi les enregistrements les plus salués de sa carrière.
Source : d'après Le Monde et Wikipédia.
