C'est un rapprochement que peu d'observateurs auraient anticipé il y a encore quelques mois. Harvard Management Company, le fonds qui gère la dotation de la prestigieuse université américaine, a investi un milliard sept cent millions de dollars dans SpaceX, la société aérospatiale fondée par Elon Musk, selon des documents financiers rendus publics cette semaine.
Un investissement massif et inhabituel
Cette somme représente environ trois pour cent des cinquante sept milliards de dollars que compte au total la dotation de Harvard, l'une des plus importantes du monde universitaire américain. Un tel niveau de concentration sur une seule société est jugé inhabituel par les spécialistes de la gestion de fonds universitaires, ces institutions privilégiant traditionnellement une large diversification de leurs actifs afin de limiter les risques financiers sur le long terme.
L'investissement valorise implicitement SpaceX autour de cent trente quatre dollars par action, un niveau qui confirme la trajectoire de la société d'Elon Musk parmi les entreprises privées les plus valorisées au monde, aux côtés d'autres géants technologiques non cotés en Bourse.
Des tensions passées entre Musk et l'université
Fondée en 1636, Harvard accueille chaque année environ vingt quatre mille étudiants qui s'acquittent de frais de scolarité proches de cent mille dollars annuels pour certains cursus. L'établissement a toutefois connu des relations tendues avec Elon Musk par le passé, le milliardaire ayant à plusieurs reprises critiqué publiquement les orientations idéologiques et les politiques internes de l'université, dans le cadre plus large de ses prises de position sur l'enseignement supérieur américain.
Cette décision d'investissement intervient également dans un contexte où plusieurs grandes universités américaines, dont Harvard, ont dû composer avec des pressions politiques et budgétaires accrues de la part de l'administration américaine ces derniers mois, certains financements fédéraux ayant été suspendus ou menacés au nom de la lutte contre ce que le gouvernement qualifie de dérives idéologiques sur les campus.
SpaceX, valeur refuge pour les investisseurs institutionnels
Au delà du cas de Harvard, SpaceX attire de plus en plus les grands investisseurs institutionnels, séduits par la diversification des activités du groupe, entre lancements de fusées pour le compte de la Nasa et d'opérateurs privés, développement du programme Starship destiné à des missions lunaires et martiennes, et déploiement rapide du réseau de satellites Starlink, désormais utilisé par des millions de foyers et plusieurs gouvernements à travers le monde.
Cette diversification permet à SpaceX de présenter un profil financier jugé plus stable que d'autres entreprises technologiques en forte croissance, ce qui explique en partie l'appétit de fonds traditionnellement prudents, comme celui de Harvard, pour ce type de participation. Reste à savoir si d'autres grandes universités américaines suivront cet exemple dans les mois à venir, alors que la compétition pour accéder au capital des sociétés technologiques les plus prometteuses s'intensifie parmi les investisseurs institutionnels du monde entier.
Un choix qui interroge la gestion des fonds universitaires
Plusieurs experts en gestion de patrimoine universitaire s'interrogent désormais sur la pertinence d'une telle concentration au sein d'un fonds de dotation traditionnellement réputé pour sa prudence. Harvard Management Company a construit sa réputation sur une stratégie de diversification poussée, répartissant ses investissements entre actions cotées, immobilier, capital investissement et obligations, dans le but de lisser les performances sur plusieurs décennies. Consacrer trois pour cent de l'ensemble de la dotation à une seule entreprise, aussi prometteuse soit elle, marque donc une rupture notable avec cette philosophie de gestion habituelle.
Certains analystes financiers estiment que ce choix traduit une conviction forte de la part des gestionnaires du fonds sur les perspectives de croissance de SpaceX dans les années à venir, notamment grâce au développement continu de Starlink et à la montée en puissance du programme Starship. D'autres, plus prudents, rappellent que les investissements dans des sociétés non cotées en Bourse comportent des risques de liquidité particuliers, les parts de ce type d'entreprise étant beaucoup plus difficiles à revendre rapidement qu'une action cotée sur un marché public en cas de besoin urgent de liquidités.
Un symbole du rapprochement entre monde académique et industrie spatiale
Au delà des seuls enjeux financiers, cet investissement illustre un rapprochement plus large entre le monde universitaire américain et les grandes entreprises technologiques du secteur spatial, plusieurs établissements ayant développé ces dernières années des partenariats de recherche avec des sociétés comme SpaceX, Blue Origin ou encore la Nasa. Cette dynamique pourrait, selon certains observateurs, contribuer à financer indirectement de nouveaux programmes de recherche universitaire dans le domaine spatial, si les rendements de cet investissement se révèlent à la hauteur des attentes placées par les gestionnaires du fonds de Harvard.
Un secteur spatial privé en pleine expansion
Cette opération s'inscrit plus largement dans un mouvement de fond qui voit le secteur spatial privé attirer des capitaux considérables depuis plusieurs années, porté par la multiplication des lancements commerciaux, le développement des constellations de satellites et les ambitions affichées de plusieurs acteurs concernant l'exploration lunaire et martienne. Les fonds souverains, les grands fonds de pension et désormais certains fonds universitaires se disputent désormais l'accès au capital des sociétés les plus avancées de ce secteur, une compétition qui devrait selon plusieurs analystes continuer de s'intensifier dans les prochaines années, à mesure que les besoins de financement de ces entreprises, souvent très capitalistiques, continuent d'augmenter.
Pour Harvard, cet investissement dans SpaceX marque en tout cas une nouvelle étape dans la diversification progressive de ses actifs vers des secteurs technologiques à forte croissance, une orientation déjà amorcée ces dernières années par plusieurs grands fonds de dotation universitaires américains soucieux de ne pas rater les principales révolutions industrielles en cours.
