Les Forces démocratiques syriennes annoncent leur dissolution, une étape décisive mais encore incertaine
Une force née dans la guerre contre l organisation État islamique
Les Forces démocratiques syriennes, connues sous le sigle FDS, ont été créées en 2015 avec le soutien des États Unis. Leur objectif initial était de constituer une force capable de combattre l organisation État islamique en Syrie. Dans cette lutte, les forces à direction kurde ont occupé une place centrale. Leur rôle militaire a donné aux responsables kurdes une visibilité internationale et une capacité politique qui dépassait largement le cadre local. La création des FDS s inscrivait dans une période de fragmentation profonde du pays. La guerre avait multiplié les fronts, déplacé les populations et affaibli les institutions nationales. Le partenariat avec Washington a donc fourni aux FDS un appui essentiel, tout en créant une relation particulière avec les autorités de Damas et avec la Turquie, qui regardait avec inquiétude la progression d’une force kurde organisée près de sa frontière.
Le projet politique construit dans le nord et l est
Après la révolution de 2011, l Administration autonome kurde du nord et de l est de la Syrie a gouverné les régions placées sous son contrôle. Cette administration a cherché à organiser la vie politique, les services et la sécurité dans un territoire marqué par les combats. Pour ses défenseurs, elle représente une expérience d autonomie et une manière de préserver les intérêts kurdes dans une Syrie déchirée. Pour ses adversaires, elle demeure une structure qui ne peut pas se maintenir en dehors de l autorité de l État syrien. Cette opposition de principe n a jamais disparu. Elle explique pourquoi les discussions entre les responsables kurdes et Damas portent autant sur les institutions que sur les forces armées. Derrière les formules diplomatiques se trouve une question simple et difficile : quelle place les Kurdes et leurs institutions peuvent ils conserver dans le futur État syrien ?
Des territoires perdus après une offensive gouvernementale
Les forces kurdes ont perdu des territoires après une offensive du gouvernement syrien. Cette évolution a réduit l espace dans lequel l Administration autonome pouvait exercer son autorité et a modifié le rapport de force avant les discussions actuelles. Une défaite territoriale ne signifie pas nécessairement la disparition d’une organisation politique. Elle peut cependant limiter ses ressources, son influence et sa capacité à négocier. Les responsables kurdes abordent donc la nouvelle étape depuis une position plus vulnérable. Damas peut mettre en avant le principe de l unité du pays, tandis que les dirigeants kurdes cherchent à éviter que cette unité ne se traduise par la disparition complète de leurs structures. La question des territoires reste ainsi liée à celle de la sécurité, des administrations locales et de la représentation politique.
L accord signé le 29 janvier
Un accord signé le 29 janvier 2026 prévoit l intégration des institutions politiques et militaires kurdes dans l État syrien. Sur le papier, cette formule peut répondre à deux exigences contradictoires. D un côté, Damas veut rétablir une autorité étatique unique. De l’autre, les responsables kurdes veulent obtenir des garanties pour leurs institutions et pour les populations qu ils représentent. L intégration peut donc prendre des sens très différents selon les parties. Elle peut désigner une véritable incorporation avec des responsabilités locales, ou une absorption progressive qui laisserait peu d autonomie réelle. Le texte constitue un cadre de discussion, mais il ne règle pas à lui seul la répartition du pouvoir. Sa mise en œuvre dépend de décisions concrètes sur la chaîne de commandement, les administrations, les ressources et les garanties politiques.
L annonce de Mazloum Abdi à Damas
Le 25 août, au palais présidentiel de Damas, le commandant des FDS Mazloum Abdi a annoncé la dissolution de la force. Cette annonce est intervenue sous la pression du président de transition Ahmed al Charaa. Celui ci a pris le pouvoir après la fuite de Bachar al Assad en décembre 2024. Le geste de Mazloum Abdi donne une portée solennelle à l accord de janvier. Il montre aussi que le dossier est désormais traité au plus haut niveau de l État syrien. Une annonce au palais présidentiel peut ouvrir une phase nouvelle, mais elle ne permet pas de conclure que toutes les modalités sont réglées. La dissolution annoncée doit encore se traduire dans les structures militaires, administratives et politiques. C est précisément dans cette transformation que se situent les principales incertitudes.
Une négociation encore éloignée du terrain
Selon Arthur Quesnay, chercheur à Paris I, les négociations restent conduites au plus haut niveau et avancent peu sur le terrain. Cette différence entre les déclarations centrales et la réalité locale est importante. Les dirigeants peuvent s accorder sur un principe général sans avoir résolu les questions qui touchent les combattants, les fonctionnaires et les habitants. Une intégration réussie demanderait des règles compréhensibles et une confiance minimale entre des acteurs qui se sont affrontés ou qui ont longtemps défendu des projets opposés. Tant que ces règles ne sont pas précisées, le risque est de voir l annonce politique rester en avance sur la mise en œuvre. Les autorités locales et les forces présentes dans les régions concernées auront un rôle déterminant dans la suite, même si la décision se prend à Damas.
Le devenir de l autonomie kurde
Pour les Kurdes, l enjeu principal est le maintien d’une capacité d action politique dans le cadre syrien. La question ne se limite pas au nom d’une administration. Elle concerne la possibilité de gérer des affaires locales, de protéger une identité politique et de participer à la définition de l avenir national. Une intégration dans l État pourrait offrir une reconnaissance institutionnelle si elle s accompagne de garanties précises. Elle pourrait aussi réduire fortement l autonomie si les structures locales perdent toute marge de décision. Les dirigeants kurdes doivent donc trouver un équilibre entre la nécessité de composer avec Damas et la volonté de ne pas abandonner les acquis politiques construits depuis 2011. Pour le gouvernement syrien, accepter une place durable pour ces institutions reviendrait à reconnaître une réalité politique qu’il a longtemps contestée.
Sécurité, détenus de l État islamique et voisinage turc
La sécurité donne à cette transition une dimension qui dépasse la seule question institutionnelle. Les FDS ont été constituées comme fer de lance contre l organisation État islamique et leur disparition pose la question de la continuité de cette mission. Elle concerne notamment la détention des membres de cette organisation et la prévention d’une résurgence. Les responsabilités devront être suffisamment claires pour éviter un vide sécuritaire. La Turquie suit également le dossier avec attention, car elle considère les forces kurdes syriennes comme une menace liée à ses propres préoccupations sécuritaires. Damas, de son côté, veut reprendre la maîtrise des fonctions régaliennes. Les États Unis ont soutenu les FDS dans leur rôle contre l organisation État islamique, mais les éléments disponibles ici ne permettent pas de préciser la forme future de leur implication. La dissolution annoncée ouvre donc une période où chaque acteur cherchera à protéger ses intérêts. La réussite de l intégration dépendra de la capacité à préserver la sécurité tout en donnant un contenu réel aux garanties politiques annoncées.
Source : Le Monde, 27 août 2026.
