Copier la citation
Commencez à taper pour rechercher
International

Eswatini : les expulsions américaines vers un pays tiers au coeur d’un accord contesté

Des migrants expulsés des États-Unis sont détenus en Eswatini dans le cadre d’un accord peu documenté. L’enquête qui révèle les questions juridiques et politiques soulevées.

Par Antoine Descotes
Publié le 23/09/2026 à 09:36 · 10 min de lecture
12 vues
Paysage de Mbabane, capitale de l’Eswatini
Paysage de Mbabane, illustration. Image : Umkhaya, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons.
En bref
Sommaire
  1. En bref
  2. Un royaume peu habitué à ce type d'arrivée
  3. Le principe des expulsions vers des pays tiers
  4. Des personnes aux parcours très différents
  5. Un accord au coeur des critiques politiques
  6. Matsapha, point de rencontre entre migration et justice
  7. Ce que la procédure devra éclaircir
  8. Une affaire locale aux conséquences internationales
  9. Sources

Depuis plusieurs mois, des migrants expulsés des États-Unis sont détenus en Eswatini, petit royaume d'Afrique australe enclavé entre l'Afrique du Sud et le Mozambique. L'affaire n'est pas seulement celle d'un transfert administratif. Elle révèle les conséquences concrètes d'accords conclus avec des pays tiers, parfois peu documentés, pour éloigner des personnes que Washington ne parvient pas ou ne souhaite pas renvoyer vers leur pays d'origine.

Une enquête de France 24, réalisée dans le cadre du « Deportation Project » coordonné par Forbidden Stories, décrit la situation de détenus arrivés par avions successifs et placés à la prison centrale de Matsapha. Certains disent n'avoir jamais entendu parler de l'Eswatini avant leur arrivée. Dans le pays, des avocats, des organisations de la société civile et l'opposition contestent la confidentialité de l'accord et les conditions de détention. Les autorités américaines et eswatiniennes n'ont pas livré tous les détails de l'arrangement.

En bref

Quatre avions ont transporté 32 migrants expulsés des États-Unis vers l'Eswatini en un an, selon l'enquête de France 24. Le pays se préparerait à en recevoir 160 au total. Les personnes concernées sont détenues à Matsapha, tandis que l'accord avec Washington suscite une contestation inhabituelle dans une monarchie où la parole publique est fortement contrainte.

Un royaume peu habitué à ce type d'arrivée

L'Eswatini, anciennement appelé Swaziland, est l'un des plus petits États d'Afrique. Il est dirigé par le roi Mswati III depuis 1986. Sa vie politique est marquée par le poids de la monarchie et par des restrictions importantes à l'activité de l'opposition. Les manifestations y sont rares et peuvent être réprimées. C'est dans ce contexte que la présence de personnes expulsées des États-Unis a provoqué une mobilisation remarquable.

Le 18 juillet 2025, plus d'une centaine de femmes se sont rassemblées devant l'ambassade américaine à Manzini, principale ville économique du pays. Elles protestaient contre l'arrivée, tenue discrète, de détenus étrangers dans les geôles locales. Certaines exprimaient une inquiétude pour la sécurité de leurs enfants et demandaient que les prisonniers soient renvoyés aux États-Unis, d'où ils avaient été transférés. Cette réaction ne résume pas l'ensemble de l'opinion eswatinienne, mais elle révèle un malaise : la décision avait été prise loin du débat public et touchait directement un établissement pénitentiaire du pays.

D'après l'enquête publiée le 23 septembre, quatre vols ont fait parvenir 32 migrants en Eswatini sur une période d'un an. Le pays se préparerait à en accueillir 160 au total. Tous seraient logés à la prison de haute sécurité de Matsapha, près de Manzini. Dans un État où les décisions royales et gouvernementales sont rarement contestées ouvertement, la perspective de nouveaux transferts nourrit une opposition qui dépasse les seuls militants des droits humains.

Le principe des expulsions vers des pays tiers

Une expulsion classique renvoie une personne vers le pays dont elle possède la nationalité, ou vers un État qui accepte de la recevoir. Les expulsions vers des pays tiers suivent une autre logique : l'administration qui expulse organise le transfert vers un pays avec lequel la personne n'a pas nécessairement de lien. Elles peuvent concerner des individus dont le retour dans le pays d'origine se heurte à une absence de documents, au refus des autorités concernées ou à des obstacles diplomatiques et juridiques.

Cette pratique pose immédiatement plusieurs questions. Sur quel fondement une personne est-elle envoyée dans un pays qu'elle ne connaît pas ? Quelles garanties reçoit-elle sur sa sécurité, son accès à un avocat et la possibilité de contester la décision ? Quel statut lui est accordé après l'arrivée ? Une détention administrative peut-elle se prolonger sans calendrier clair ni perspective de départ ? Les réponses varient selon les accords, souvent difficiles à consulter, et selon le contrôle exercé par les tribunaux de chacun des pays impliqués.

Les États qui recourent à ces mécanismes les présentent généralement comme un outil de gestion migratoire et d'exécution des décisions d'éloignement. Les défenseurs des droits humains y voient au contraire le risque d'un déplacement de responsabilité : l'État expulseur délègue le coût humain, juridique et matériel de la détention à un partenaire plus vulnérable. Dans le cas de l'Eswatini, la polémique porte précisément sur la nature confidentielle de l'accord et sur l'absence d'information disponible pour le public comme pour les proches des détenus.

Des personnes aux parcours très différents

Les détenus mentionnés par l'enquête viennent du Vietnam, du Laos, du Yémen, de Cuba, d'Éthiopie, de République démocratique du Congo ou de Jamaïque. Leur point commun est d'avoir fait l'objet de condamnations judiciaires aux États-Unis. Mais cette catégorie administrative et pénale ne décrit pas des parcours identiques. Plusieurs auraient déjà purgé leur peine et vivaient librement avant leur arrestation. Les informations disponibles doivent donc être examinées individuellement, sans effacer les infractions ni assimiler automatiquement chaque personne à un risque actuel.

L'avocat eswatinien Sbusiso Nhlabatsi, cité par France 24, a cherché à rencontrer les détenus à Matsapha. Il affirme avoir été refoulé à plusieurs reprises avant de saisir la justice. La Cour suprême lui a donné raison en octobre 2025, une décision contestée en appel par le gouvernement. En mars 2026, la Haute Cour de Mbabane a finalement autorisé les visites. Pour le juriste, ces personnes sont incarcérées alors qu'elles n'ont commis aucune infraction en Eswatini. Sa position est celle d'un avocat engagé dans leur défense ; elle éclaire le litige mais ne remplace pas une décision judiciaire définitive sur le fond de chaque dossier.

Un homme d'origine vietnamienne, Dung Nguyen, a raconté à Forbidden Stories qu'il avait refusé de signer le document présenté par les autorités américaines avant d'être emmené en juillet 2025 dans un avion militaire. Selon son récit, on lui aurait répondu qu'il serait conduit en Eswatini avec ou sans signature. France 24 rapporte qu'il avait été condamné pour viol en 2011, libéré en 2015, puis avait reconstruit une vie aux États-Unis avant son arrestation. Ce témoignage doit être lu avec prudence : il exprime l'expérience du détenu, tandis que les autorités américaines n'ont pas détaillé publiquement chaque dossier individuel.

À Matsapha, certains détenus décrivent des conditions moins strictes que celles appliquées aux prisonniers eswatiniens. L'enquête évoque un accès à la télévision, de meilleurs repas, l'utilisation des réseaux sociaux et, dans certains cas, des sorties sous escorte vers un centre commercial voisin. Ces éléments ne règlent pas la question centrale : l'incertitude sur la durée de détention et sur le pays où ces personnes pourront vivre ensuite. Une détention relativement aménagée demeure une privation de liberté lorsque son horizon est indéterminé.

Un accord au coeur des critiques politiques

Pour Siboniso Mkhabela, responsable du parti d'opposition Pudemo, l'arrangement entre Washington et Mbabane constitue un marché « diabolique ». Cette formule est celle d'un opposant politique, pas une qualification juridique. Elle traduit toutefois une inquiétude plus large : celle de voir les États-Unis privilégier la coopération migratoire au détriment des pressions autrefois exercées sur le respect des droits et de la démocratie en Eswatini.

Le pays a connu des émeutes en 2021, qui ont fait près de 50 morts selon les bilans cités dans l'enquête. Des militants et sympathisants de l'opposition restent emprisonnés, notamment au titre de la législation antiterroriste, selon les organisations locales. Dans ce contexte, l'arrivée de détenus expulsés des États-Unis ne peut pas être séparée du débat sur la capacité de la société civile à demander des comptes au gouvernement.

Les défenseurs de l'accord pourraient soutenir qu'il apporte une coopération internationale et des ressources à un pays confronté à des contraintes économiques fortes. Les opposants redoutent au contraire une contrepartie politique silencieuse. L'enquête relie les négociations à la suppression de programmes de l'USAID, dont l'Eswatini dépendait fortement, notamment dans la lutte contre le sida. Plus de la moitié du budget national consacré à ces programmes était financée par les États-Unis. Cette dépendance financière ne prouve pas à elle seule le contenu d'un accord, mais elle éclaire le rapport de force dans lequel les discussions ont pu se tenir.

Matsapha, point de rencontre entre migration et justice

La prison centrale de Matsapha devient le lieu où se concentrent des décisions prises à plusieurs milliers de kilomètres. Elle accueille des personnes qui ne sont pas originaires d'Eswatini, dont le statut dans le pays demeure contesté, et dont les proches se trouvent souvent aux États-Unis ou dans des pays encore plus éloignés. L'accès aux avocats, aux interprètes et aux informations administratives devient dès lors essentiel.

Le cas montre aussi les limites de la formule « pays tiers ». Derrière cette expression technique, il y a un État doté de ses propres règles, d'une capacité carcérale limitée et d'un contexte politique spécifique. La décision de recevoir des expulsés peut transformer une prison locale en espace de gestion d'une politique migratoire étrangère. Elle expose les autorités d'accueil à des pressions internes, tout en laissant les détenus dans une position d'extrême dépendance.

Pour les familles, la distance complique tout : obtenir des nouvelles, financer un avocat, préparer une visite ou réunir des documents devient plus difficile. Pour les associations, vérifier les conditions de détention et les voies de recours exige un accès qui peut être refusé ou retardé. Le rôle de la presse et des enquêtes transfrontalières prend alors une dimension particulière, car l'information ne circule pas naturellement entre les administrations des trois ensembles concernés : les États-Unis, le pays d'origine éventuel et l'Eswatini.

Ce que la procédure devra éclaircir

Plusieurs points restent à documenter publiquement. Les accords conclus entre Washington et Mbabane prévoient-ils une durée maximale de détention ? Qui finance le transfert et l'hébergement ? Les détenus peuvent-ils demander à être renvoyés vers un pays où ils disposent d'attaches ? Quels recours ont-ils auprès des juridictions eswatiniennes, américaines ou internationales ? La nature exacte des garanties de suivi sanitaire, juridique et consulaire mérite également d'être précisée.

La procédure judiciaire engagée en Eswatini sur l'accès de l'avocat aux détenus apporte une première réponse : le droit local peut encore imposer des limites à l'opacité administrative. Mais l'accès à un conseil n'épuise pas le sujet. Il faut aussi que les personnes concernées comprennent leur situation et disposent d'une voie réaliste pour la contester. C'est là que se jouera la différence entre un transfert encadré par le droit et une relégation sans issue claire.

Une affaire locale aux conséquences internationales

L'épisode Eswatini rappelle que les politiques migratoires internationales se lisent rarement seulement dans les capitales qui les annoncent. Elles se matérialisent dans des aéroports, des centres de détention, des tribunaux et des familles séparées. En choisissant des partenaires éloignés et peu médiatisés, les États peuvent réduire la visibilité immédiate d'une expulsion. Les enquêtes et les recours judiciaires ramènent alors ces décisions dans l'espace public.

La controverse ne porte pas sur le fait que les États disposent de règles migratoires ou de procédures d'éloignement. Elle porte sur la limite entre l'exécution d'une décision et le déplacement d'une personne vers un territoire sans lien avec elle, dans des conditions dont le contrôle reste incomplet. Les réponses des autorités américaines et eswatiniennes, ainsi que la suite donnée aux recours, détermineront si les transferts vers Matsapha restent un épisode ponctuel ou deviennent un modèle plus durable.

Sources

L'enquête et les témoignages cités sont publiés par France 24, dans le cadre du Deportation Project de Forbidden Stories. Les informations sur l'organisation politique du pays peuvent être complétées par les ressources de Freedom House.

Partager
#Eswatini#États-Unis#expulsions#migration#Matsapha#droits humains#Forbidden Stories
Votre réaction
Précédent
États-Unis : CNN, MS NOW et Politico saisissent la justice après leur exclusion de la Maison-Blanche
Suivant
Éthiopie : Ethiopian Airlines suspend ses vols vers le Tigré après la prise de l’aéroport de Mekele